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« L’avenir des villes suisses se trouve en Afrique »

Jérôme Chenal, de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), est un expert très sollicité lorsqu’il s’agit de questions d’urbanisation en Afrique. Les métropoles africaines n’ont pas seulement donné naissance à des innovations telles qu’Airbnb ou Uber. Elles sont aussi une leçon de résilience pour les populations en période de pénurie de ressources. « L’avenir des villes suisses et européennes se trouve en Afrique », affirme-t-il.


La première impression de Kinshasa est apocalyptique, Jérôme Chenal ne peut s’empêcher d’y repenser : l’aéroport de la plus grande ville d’Afrique ressemble à un chantier, un amas de conteneurs, des ampoules vacillantes pendent du plafond. La route menant à l’hôtel est plongée dans l’obscurité totale, des silhouettes se déplacent ici et là sur la chaussée. Et puis soudain, un immense complexe hôtelier apparaît, éclairé comme un stade de football. Devant le bâtiment, des hommes armés de mitraillettes patrouillent, tandis qu’un groupe de prostituées passe le temps 

en échangeant des propos grossiers. « Si j’avais dû décrire la fin de la civilisation, cela aurait été exactement à ce moment-là », dit Jérôme Chenal en riant. Depuis, l’urbaniste et architecte de l’EPFL à Lausanne est retourné à de nombreuses reprises dans la métropole de la République démocratique du Congo. Et à chaque visite, à chaque coup d’œil dans les coulisses, la logique de la ville lui est apparue de plus en plus clairement.



Jérôme Chenal, les villes africaines ont mauvaise réputation dans l’opinion publique de notre pays. Elles sont chaotiques et dangereuses, bruyantes et sales, une Babylone biblique. 

« Cette image est fausse. Les villes africaines ne sont en aucun cas dysfonctionnelles. Mais elles fonctionnent selon une logique que nous ne comprenons pas d’emblée. Le moteur de l’urbanisation en Afrique n’est pas l’infrastructure ou l’état, mais les relations sociales. » 


Auriez-vous un exemple à nous donner ? 

« En Suisse, nous payons des impôts et des tâxes et nous attendons que cet argent serve à construire de nouvelles autoroutes, à paver une nouvelle rue commerçante à Zurich et à ramasser les sacs poubelles dans les rues. En Afrique, les choses sont différentes. Il n’y a pas de système fiscal qui assure la redistribution de l’argent des poches privées vers l’espace public. Cette redistribution fonctionne par l’intermédiaire des personnes occupant des postes politiques importants. Si je suis ministre de l’Urbanisation, je suis socialement « obligé » de distribuer l’argent au sein de ma famille et de mon cercle d’amis. Cela garantit la stabilité politique. Et cela signifie également que l’urbanisme et sa mise en œuvre appartiennent à des sphères complètement différentes. »


Sans compréhension du contexte social, un urbaniste suisse est-il donc perdu en Afrique ?

« Tout à fait. C’est un peu comme apprendre une nouvelle langue. Je parle français depuis mon enfance. Et je parle correctement cette langue sans jamais m’être soucié de la grammaire. Mais il y a des gens qui savent rédiger et corriger correctement des textes en français parce qu’ils ont appris les règles grammaticales. Il en va de même pour les villes. Il faut apprendre les règles des 

systèmes urbains de Dakar, Lagos, Abidjan, Kinshasa et Dar es Salaam, comme on apprend une langue. »


En tant qu’observateur naïf, on a l’impression que l’élite politique et économique profite beaucoup plus d’un système urbain comme celui de Dakar que les couches les plus pauvres en marge de la société. 

« Oui, c’est vrai, mais chez nous, ce n’est pas très différent. Les appartements dans le centre de Londres, Paris ou Lausanne ne sont accessibles qu’aux plus riches. Les personnes à faibles revenus sont repoussées vers les banlieues ou les suburbs. Les sociétés africaines atténuent ces inégalités par un système d’aide direct – volontaire ou pas – au sein de la famille et du cercle d’amis.


En tant qu’urbaniste, ne devriez-vous pas tout mettre en œuvre pour réduire les inégalités sociales et permettre à toutes les couches de la société d’accéder aux villes ? 

« Non, je ne pense pas. Vous voyez, ici en Suisse, tout le monde rêve depuis peu d’une « mixité sociale » dans les villes. Mais c’est une illusion, un fantasme des sociologues. Tout au long de l’histoire de l’humanité, les citadins aisés et défavorisés ont toujours vécu séparés. Et si l’on voulait vraiment lutter contre cela, on ne pourrait certainement pas le faire dans le cadre d’un système capitaliste libéral qui aboutit à l’opposé de la mixité sociale, à savoir à creuser le fossé entre riches et pauvres. » Il n’y a pas de positionnement là-dessus, mais plutôt une manière de ne pas se voiler la face sur la réalité économique qui dépasse l’urbaniste que je suis et contre la-

quelle je ne peux – malheureusement – rien faire.


Vous écrivez : « En Occident, nous considérons les villes sous l’angle des infrastructures. Mais il faut les analyser sous l’angle de leur « usage ». Que voulez-vous dire par là ? 

« Les gouvernements occidentaux ou les bailleurs de fonds tels que la Banque mondiale investissent des milliards dans les infrastructures des villes africaines. Ils financent des écoles et des hôpitaux sans se soucier de savoir s’il y a des enseignants, des élèves, des médecins 

ou des infirmières disponibles. Ils financent des autoroutes et se bercent de l’illusion que cela résoudra le problème des embouteillages. Mais il est prouvé que plus d’autoroutes entraînent plus d’embouteillages ! Si l’on veut maîtriser le chaos routier dans des villes comme Dakar, il faut changer l’usage de la route : il faut débarrasser les rues des épaves de voitures et des déchets, réparer les nids-de-poule, inciter les gens à respecter le code de la route. »


Que pouvons-nous apprendre des villes africaines ? 

« Les idées telles qu’Airbnb ou Uber, à partir desquelles nous avons créé un modèle commercial, sont fondamentalement africaines. Uber n’est rien d’autre qu’un taxi collectif, qui existe sur le continent africain depuis que les voitures existent. Il en va de même pour Airbnb. Les Africains voyagent beaucoup, mais ils passent rarement la nuit à l’hôtel. Ils préfèrent toujours loger chez des amis ou des connaissances. Les Africains sont les couchsurfeurs de la première heure ! Mais lorsque nous parlons des villes africaines, nous ne devons pas oublier un motclé important : la résilience. »


Que voulez-vous dire par là ? 

« Quand il pleut à Abidjan, des quartiers entiers sont inondés en très peu de temps, mais au bout de trois heures, l’eau s’est écoulée et la vie reprend son cours normal. À Lausanne ou à Bâle, nous lutterions encore des mois plus tard contre les conséquences tardives de l’inondation. Il en va de même pour les coupures d’électricité. À Lausanne, lorsqu’il y a une panne d’électricité, c’est la catastrophe. Les gens n’ont plus de lumière, ne peuvent plus cuisiner, les provisions dans leurs congélateurs se gâtent. À Dakar ou à Lagos, les gens cuisinent au gaz, possèdent des lampes solaires ou une réserve de bougies et s’entraident pour subvenir à leurs besoins essentiels. En Suisse, nous sommes entrés dans un mode de streaming au cours des 50 dernières années et nous nous berçons de l’illusion que cela ne finira jamais. Nous devons tout mettre en œuvre pour sortir de ce mode. »


L’avenir de la Suisse se trouve-t-il donc en Afrique ?

 « Oui, c’est pas mal, hein ? »



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